Laurent
Girard

Décembre 1998

ans le cadre des commémorations du IVe centenaire de l’Édit de Nantes, l’association « Les Anneaux de la Mémoire » présente, jusqu’au 31 mars 99, une exposition qui élargit le thème de la tolérance religieuse à la coexistence de populations sur un même territoire.
Ville portuaire, ville de contraste, Nantes verra partir, transiter ou s’intaller diverses populations. Toutes les situations connues dans l’histoire sociale peuvent être illustrées par les exemples rencontrés dans le pays nantais ; de la coexistence pacifique aux massacres, en passant par le simple rejet.
La traite négrière, qui fera de cette ville le premier port du royaume de France, est un héritage lourd à porter. Depuis quelques années, la Ville de Nantes et « Les Anneaux de la Mémoire », ont entrepris la remise à jour de la mémoire collective nantaise. Dans une optique citoyenne, cette nouvelle exposition entend, à l’heure de la mondialisation, montrer les liens qui se sont tissés entre Nantes, sa région, et le reste du monde.

En 1235, le Pape appelle à la croisade. Le projet ayant échoué, les candidats se livrent à des massacres en Bretagne et en Anjou.
En 1240, le Duc de Bretagne décide d’expulser les juifs. De nombreux seigneurs voient ainsi s’éteindre leurs dettes.

Ils s’installent dès le XIIIe siècle. Chrétiens, ils s’intègrent facilement. Au départ centrée autour du trafic de l’or et de l’argent, leur activité s’étendra ensuite au delà du domaine bancaire. Les familles célèbres que sont les Crucy et les Bonnamy en sont issues.

Cette communauté, pour beaucoup composée de juifs marranes (convertis au christianisme), occupe une place de tout premier plan dans le commerce nantais dès les années 1420-1450.
Puis, chassés d’Espagne en 1492, de nombreux juifs seront accueillis par leurs compatriotes. L’assimilation se fera par des mariages et par l’acquisition de la nationalité française.

En 1603, plus de cinq cent Portugais chassés de Bayonne se retrouvent à Nantes. Ce sont en majorité des juifs convertis. Ils rencontreront l’hostilité des Espagnols et seront accusés d’avoir propagé la peste.

Accueillis avant tout pour leur savoir-faire et à la faveur de l’Édit de Nantes, ils essaimeront dans toutes les provinces de l’Ouest. Ils excellent dans le domaine maritime, dans l’assèchement des marais et la construction des canaux, le raffinage du sucre et la vinification. Ils s’intègrent difficilement. Protestants, ils rencontrent peu de familles nantaises aux mêmes affinités religieuses, mais surtout, les négociants nantais verront en eux de sérieux concurrents et leurs fortunes seront jalousées.

Dès 1605, une première vague mène à Nantes des Irlandais chassés par la misère et les persécutions religieuses. Ces arrivants sont plutôt mal accueillis. En 1688, Jacques II, roi d’Angleterre se réfugie à la cour de Louis XIV, son cousin. De nombreux Irlandais le suivent dans l’exil.
D’abord très renfermée, la communauté irlandaise rompt avec son pays d’origine avec l’échec de la tentative de reprise du pouvoir par le prétendant Stuart d’Écosse à la couronne d’Angleterre vers 1745.

Lors de la Saint-Barthélémy (1572), le maire Guillaume Harrouys s’oppose aux violences.
Ville ultra-catholique sous les ordres du duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, Nantes est l’une des dernières à se rallier à Henri IV. C’est pourtant ici que fut signé l’édit de tolérance. Par la suite, les Nantais manifesteront néanmoins une vive hostilité envers la communauté protestante. La révocation de l’Édit (1685) donnera le signal du départ aux Hollandais.

En 1627 est fondée par Richelieu la Compagnie des Cent Associés, chargée du peuplement du Nouveau Monde. Le 4 juillet 1632, trois navires avec à bord trois cents hommes (Bretons, Tourangeaux et Berrichons), appareillent d’Auray pour le Canada. Le 1er avril 1636, le « Saint-Jean » part de La Rochelle en direction de la Nouvelle France, à son bord les premières familles de colons, en majorité originaires d’Anjou.

En 1713, l’Acadie est cédée à l’Angleterre. En 1755, ses habitants sont déportés dans les colonies anglaises de l’Amérique du Nord, certains seront emprisonnés en Angleterre jusqu’au traité de Paris en 1763. Les survivants sont envoyés dans l’ouest de la France. Les Acadiens du Poitou s’intallent à Nantes, dans l’espoir de repartir pour la Louisiane, alors colonie espagnole et catholique. Ils prennent la mer en 1785 pour la Nouvelle-Orléans, laissant derrière eux quelques familles.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Nantes est l’un des grands ports français se livrant à la traite des noirs. Ceux-ci, achetés sur la côte ouest de l’Afrique aux rois locaux, sont revendus au Antilles pour servir de main d’œuvre dans les plantations. Les navires retournent en Europe chargés de sucre et d’autres productions des îles. L’époque des Lumières ne brillait pas par son humanisme… Même Voltaire, le grand philosophe, participa lui aussi à l’armement de plusieurs campagnes négrières.

En 1720, partent de Nantes pour la Louisiane, quatre-vingt-huit adolescentes de quatorze à quinze ans destinées à peupler la nouvelle colonie. On les appelle les « filles à cassettes », à cause de la malle qui renferme leur trousseau. Elles arrivent sous contrat, généralement signé avec la Compagnie d’Occident.
Le peintre Jean-Jacques Audubon est une figure emblématique de cette époque. Né en 1785 à Saint-Domingue, d’un père négrier, il passe sa jeunesse à Nantes. Au cours de plusieurs voyages en Amérique du Nord, il se livre à l’observation et au dessin des oiseaux. C’est assez tard qu’il est reconnu par les naturalistes ; il deviendra l’un des plus grands peintres américains.

Nantes, ville très bourgeoise, accueille favorablement les idéaux révolutionnaires. La ville comptait de nombreux salons et loges maçonniques.
Cependant, l’intransigeance religieuse dont la Révolution fit preuve par la suite, plongea la région dans l’une des plus cruelles guerres civiles de notre histoire ; la Vendée(1). De nombreux prêtres ainsi que des nobles quittèrent le pays en masse.
La question de l’abolition de l’esclavage remit en question les orientations de l’économie nantaise, qui se vit contrainte à une restructuration. Ce fut peut-être aussi pour la ville, une occasion inespérée d’entrer dans l’ère industrielle.

Avec un certain retard sur la Grande-Bretagne, la France elle aussi s’industrialise. À Nantes, d’importantes innovations sont dues à l’aide de techniciens et ingénieurs anglais. Ainsi, on modernise la fonderie de canons d’Indret, construit les forges de Basse-Indre et les chantiers navals de Saint-Nazaire.
C’est dans ce contexte que naît, en 1928, sur l’île Faydeau, celui qui allait devenir le plus célèbre écrivain français : Jules Verne. Paradoxalement, il ne sera pas un grand voyageur, sinon en rêve.

Le développement de l’économie nantaise amène de nombreux Bretons de l’Ouest, poussés par la misère. Les Nantais, citadins, ne se reconnaissaient pas dans cette horde de paysans pauvres, parlant par ailleurs une langue qu’ils ignorent. Bien que Nantes fut une cité suffisamment prospère et puissante pour assurer l’indépendance puis l’autonomie de la Bretagne, elle fut aussi le pivot de la mainmise politique et économique de la France sur le Duché. Au XIXe siècle, sa bourgeoisie s’intéresse davantage à l’argent qu’aux choses de l’esprit, l’université ayant d’ailleurs été déménagée de Rennes. Le rejet dont furent victimes les bretonnants s’explique davantage par des motifs sociaux que culturels.

Dès le XVIIe siècle, Nantes sera le point de départ de nombreuses expéditions missionnaires outre-mer, autant que sa région en fut l’objet.

C’est avec un certain retard sur le nord et l’est de la France, que l’ouest accueille des Belges, Italiens, Espagnols… l’essentiel de la main-d’œuvre ayant été trouvée jusqu’ici à proximité.

Appelés Manouches dans l’Ouest, ils constituent une communauté importante. Arrivés en France dès 1419, ils essaiment dans toute l’Europe, ainsi qu’en Amérique. La chute des régimes de l’Est, provoque la venue de nouveaux arrivants.
Nomades, ils pouvaient jusqu’au XXe siècle s’installer à leur gré. Depuis 1969, plusieurs terrains sont créés autour de Nantes, gérés par l’association « Le Relais ».
Malgré la loi de 1990, qui oblige les communes de plus de 5000 habitants à équiper des aires d’accueil, leur nombre est insuffisant et le risque de « ghettoïsation » est réel. Fin 1997, à la suite d’une altercation armée entre gendarmes et gens du voyage, les entrées de l’agglomération furent bloquées pendant plusieurs jours. Les Nantais prirent l’événement avec patience. Mais ce fut l’occasion de voir avec quel mépris est traitée la loi de 1990 par certaines municipalités.

L’économie de guerre provoque à Nantes un grand brassage de populations. Algériens et Indochinois participent à l’effort de guerre. De nombreux Belges et Nordistes y trouvent aussi refuge. Les soldats d’Afrique sont débarqués à Nantes, et Saint-Nazaire est choisi comme base de débarquement n°1, par les Américains. Le comportement de ceux-ci gène la population, on les accuse même de racisme. Ils quittent définitivement la ville en 1919.

Dès 1920, on assiste à une migration économique dans la métallurgie, constituée d’Italiens, de Polonais, d’Espagnols, de Bretons, de Vendéens… le plus souvent jeunes ruraux. Les entreprises offrent en même temps qu’un emploi, un logement. Couëron devient la cité la plus cosmopolite du département. Au départ on s’installe pour amasser un pécule. On se marie au sein de la communauté. Avec la scolarisation des enfants, l’idée du retour s’estompe, pour disparaître après 1945.
Présents à partir de 1923, les Polonais travaillent surtout dans les forges. Leur nombre leur permet de conserver leurs traditions et s’organisent même en paroisse à Couëron.
Les Espagnols se rencontrent principalement dans le commerce et la métallurgie. Basques, Asturiens, Majorquais, ils arrivent au cours de la première guerre. Beaucoup de Majorquais rentreront aux Baléares dans les années cinquante, avec le développement du tourisme.
Les Italiens, de Lombardie et du Frioul, occupent des emplois de cimentiers, carreleurs, plâtriers. La ville de Nantes conserve de nombreux vestiges de leur savoir-faire, notament dans l’art de la mosaïque.

En 1937, l’encerclement du Pays-Basque et des Asturies par les troupes franquistes pousse au départ 15 000 personnes qui débarquent à Nantes et Saint-Nazaire. En 1939, la victoire de Franco provoque l’exil de 500 000 personnes qui se réfugient en France. Elles seront principalement internées dans le sud où on les force au retour malgré la répression. La Loire-Inférieure(3) reçoit 2800 réfugiés.
Après 1922, de nombreux Italiens fuient le régime de Mussolini, tandis que Juifs allemands et anti-Hitlériens tentent de rejoindre l’Amérique au départ des ports atlantiques.

Nantes est dans la zone occupée. Comme ailleurs, les autorités collaborent avec les nazis à l’application des lois anti-juifs. La première rafle a lieu le 15 juillet 42, une autres le 9 octobre 42 et la dernière le 26 janvier 44.
Deux camps de détention pour les Tsiganes sont ouverts dans le nord du département. Ils seront ensuite délocalisés en Anjou.
Quelques réfugiés italiens et espagnols entreront dans la résistance, qui sera très active dans la région.

Tout comme d’autres ports, Nantes fut très touché par les bombardements anglo-américains.
Les travailleurs qui œuvrent à la reconstruction viennent d’Algérie et du Portugal(4). Une association, Gasprom, toujours active, s’occupe de la promotion du travailleur étranger et facilite son intégration en l’aidant dans ses démarches administratives.
La guerre d’Algérie sera vécue durement par les travailleurs algériens en France. Les rapatriés quant à eux seront mal accueillis, accusés à tort d’être des grands propriétaires.
En 1974 est mis fin à la politique officielle de recrutement de la main-d’œuvre étrangère. En 1975, les Portugais constituaient par ordre d’importance la première communauté étrangère.
Depuis, de nouveaux arrivants se sont installés à Nantes ; Turcs, Kurdes, Cambodgiens, Vietnamiens, Antillais, Jamaïcains, Africains… Mais en dehors du fait qu’elle est un pôle universitaire attractif, ainsi qu’une grande ville, Nantes a perdu sa spécificité en matière de migrations. En effet, depuis les années soixante, l’avion a remplacé le navire pour le transport des personnes…

Il est à noter que c'est à Nantes qu'est situé le service de l'État civil , qui conserve les actes d'état civil des Français nés à l'étranger.

Compte rendu d’exposition :
Laurent GIRARD


Notes :

1. Vendée est un terme assez flou recoupant plusieurs notions. C’est une rivière, la Vendée, qui donne son nom au département constitué en 1792 par la partie occidentale du Poitou. En 1793, l’insurrection contre-révolutionnaire qui ensanglante la partie méridionale de la Bretagne (au sud de la Loire), le sud de l’Anjou, et une partie de la « Vendée », prend le nom de « Vendée militaire ». Par extention, le mouvement contre-révolutionnaire en France sera lui aussi appelé Vendée.
Une différence peut être établie entre la Vendée et la chouannerie. La première étant une guerre civile menée par des armées organisées dans la région sus-citée, la seconde une guérilla agissant en Bretagne, Normandie et Maine.
Cette période complexe de l’histoire de France révéla les contradictions des révolutionnaires autant que celles des royalistes.
2. On distingue en Bretagne deux régions, sur la base de critères linguistiques. La Haute-Bretagne, ou Bretagne gallèse et la Basse-Bretagne ou Bretagne bretonnante. Les langues bretonne et gallèse ayant été l’objet d’une politique d’éradication totale, cette distinction n’a plus grande valeur aujourd’hui. La frontière linguistique se situe dans la tête des Bretons qui choisissent ou non de parler ou d'apprendre la langue.
3. Ancien nom de la Loire-Atlantique.
4. Sur l’immigration nord-africaine, voir l’excellent film de Yamina Benguigui produit par Canal+ : «Mémoires d’immigrés».


Bilbliographie :

Catalogue et cédérom de l’exposition,
renseignements : Espace international Cosmopolis, rue Lekain, 44000 Nantes,
tél. : 02 40 71 97 74.

Les Bretons au-delà des mers (collectif), Éditions nouvelles du Finistère.
Biographies d’explorateurs, souvent inconnus, qui œuvrèrent à l’expansion outre-mer de la France.

Nantes et la Bretagne (collectif),
Éditions Skol Vreizh, Morlaix.
Histoire des relations entre Nantes et la Bretagne.